Participation réelle, prime au sortant, alliances de second tour, pour Philippe Fabing, directeur d’études chez Sagis, l’élection se joue sur le terrain et peut basculer jusqu’aux dernières heures. Interview.
Pour ce scrutin des municipales (15 et 22 mars), quel niveau de mobilisation anticipez-vous à La Réunion ? Selon vous, les signaux actuels pointent-ils vers une abstention élevée ou vers un sursaut civique ?
Ça dépend si on parle de la participation « officielle », qui est calculée sur les listes électorales officielles, où il y a beaucoup plus d’inscrits que d’habitants de 18 ans ou plus résidant à La Réunion… (plusieurs dizaines de milliers d’inscrits n’habitent plus à La Réunion actuellement et votent très peu, si ce n’est quasiment pas, par procuration), ou si on parle de la participation « réelle », calculée sur les seuls électeurs inscrits et qui résident à La Réunion.
Sur les électeurs qui habitent dans l’île, l’Insee analyse la participation « réelle » lors des élections présidentielles et législatives : en 2022 il y avait 30 % d’abstentionnistes « systématiques », alors que 70 % des électeurs « inscrits et résidents à La Réunion » avaient voté à au moins un tour de ces deux élections.
En tout état de cause, si on compare par rapport au 1er tour des élections 2020, qui s’était tenu en plein Covid, je ne serais pas surpris que nous ayons une participation « réelle » un peu plus élevée.
Quelles catégories d’électeurs risquent le plus de ne pas se déplacer (jeunes, moins jeunes, électeurs qui n’ont plus confiance) et pourquoi ?
L’abstention est un phénomène bien étudié et bien connu : plus on est jeune ou plus on est issu de milieux sociaux défavorisés, moins on vote. Les explications sont nombreuses, mais en substance, il s’agit principalement d’une rupture de confiance entre ces électeurs et le système politique.
Le maire est un élu de proximité, souvent en première ligne. Le vote municipal conserve-t-il, selon vos données, une valeur forte de proximité à La Réunion, ou observe-t-on un décrochage comparable à d’autres territoires ?
Ici comme au national, les élections municipales et l’élection présidentielle sont celles qui mobilisent le plus les citoyens. Le maire est l’élu de proximité de référence. L’enjeu intercommunal, au cœur aussi de ce scrutin, reste quant à lui moins visible pour les électeurs.
Votre dernier sondage donnait un positionnement plutôt favorable aux maires sortants. Quels facteurs l’expliquent : bilan local, notoriété, opposition faible, période incertaine avec une instabilité au national ?
La « prime au sortant » est un phénomène bien connu. Mais naturellement, certains maires en bénéficient plus que d’autres. Ça dépend notamment de l’opinion des citoyens sur le mandat réalisé… ou de l’envie du personnel communal de rechercher la continuité ou au contraire une alternance… Seule une étude d’intentions de votes permet aux candidats de réellement savoir, en cours de campagne, où ils se situent (et leurs adversaires), sur quels électorats ou dans quels quartiers de la commune les uns et les autres sont en avance ou en retard…
Dans quelles conditions cet avantage peut-il se renverser dans les derniers jours : alliances, dynamique de campagne, meetings réussis ou ratés, événements locaux, participation ?
Une campagne réussie démarre habituellement entre 12 et 18 mois avant le scrutin. Toutefois, rien n’empêche la survenance d’événements de fin de campagne, au profit de tel ou tel candidat. Par exemple les débats télévisés ont parfois joué un rôle d’accélérateur au profit de certains candidats (même si ce n’est pas le cas le plus fréquent).
La campagne se joue avant tout sur le terrain, puis dans les médias et enfin sur les réseaux sociaux. Le « terrain » reste une dimension prééminente, en particulier dans le contexte réunionnais, avec une sur-représentation d’électeurs plutôt « âgés », qui sont moins sur les réseaux sociaux et plus sur les médias « traditionnels ».
Les résultats du premier tour et les dynamiques d’entre deux tours (en fonction de la configuration : duel, triangulaire, ou plus, fusions entre listes ou pas) jouent ensuite un rôle déterminant dans la construction du résultat final.
Une élection municipale est d’abord, pour les électeurs, l’occasion de trancher deux questions : premièrement, le maire sortant doit-il poursuivre son action avec un nouveau mandat, ou pas ? Deuxièmement : un autre candidat est-il plus capable d’exercer la fonction et le mandat ?
On dit qu’on ne gagne pas une élection sur un « bilan » mais sur un « projet ». La campagne électorale permet donc aux citoyens de confronter différentes « offres » : un maire « faible » peut gagner, faute d’adversaires suffisamment crédibles et, au contraire, un maire dont le bilan est bien évalué par ses administrés peut perdre, si un concurrent jugé plus capable s’oppose à lui.
Pouvez-vous dresser la liste des communes où la compétition s’annonce la plus ouverte ou la plus incertaine, et expliquer pour chacune les lignes de fracture principales ?
Aucune élection, dans aucune commune, n’est gagnée d’avance. Chaque commune montre une histoire particulière et toutes sont intéressantes, avec chacune ses enseignements particuliers. Et il y a presque toujours des « surprises ».
Néanmoins, compte tenu de leur « poids » démographique et politique, et de l’influence de leur résultat sur la « carte politique » réunionnaise (dont celle des intercommunalités), Saint-Paul, Saint-Pierre et Le Tampon, avec comme caractéristique commune, le fait de voir trois maires sortants qui n’ont pas été élus en 2020, seront un point d’attention particulier.
On peut ajouter, à ces trois premières communes, Saint-Benoit et Saint-André pour la Cirest, Sainte-Suzanne et Sainte-Marie pour la Cinor, Saint-Leu pour le TO, Saint-Louis et l’Étang-Salé pour la Civis.
Le clivage traditionnel des partis (gauche – droite) a-t-il encore du sens dans les municipales réunionnaises, ou assiste-t-on à une recomposition dominée par les logiques de personnes, de réseaux et de territoires ?
Ça dépend des électeurs : certains électeurs sont encore très sensibles aux logiques partisanes (ou aux valeurs qui les sous-tendent), alors que d’autres sont plus sensibles aux personnes, quand d’autres encore ont des logiques plus « consuméristes ». Les motivations de votes sont un cocktail complexe, qui ne peut se résumer à des explications trop « globalisantes » ou trop simplificatrices…
Dans notre numéro de février, nous avons partagé avec nos lecteurs le sondage Sagis concernant les préoccupations des Réunionnais. Le pouvoir d’achat arrive en tête, l’insécurité arrive derrière. Ces thèmes font-ils partie des débats engagés par les candidats pour ces municipales ?
Quand on lit les programmes ou qu’on écoute les débats, il semble bien que oui.
Le soir du premier tour, quels indicateurs regarderez-vous en priorité pour comprendre le message des électeurs : participation, scores des sortants, percées locales, rapports de force territoriaux ?
Je les regarderai tous, avec aussi un œil particulier, dans chaque commune, sur les écarts entre les différents protagonistes le soir du 1er tour et les configurations possibles de second tour, avec les éventuelles « réserves de voix ».
Le premier tour dure, en fait, jusqu’au mardi 17 mars à 18 heures, date limite de dépôt des listes pour le second tour. Ce n’est parfois qu’à ce moment-là qu’on connaît réellement les concurrents du second tour.
Pour rappel, il suffit de franchir 10 % des suffrages exprimés pour se maintenir au second tour, 5 % pour fusionner. Sans conditions sur les inscrits, contrairement aux élections législatives par exemple.
Dans certaines communes, on pourrait voir jusqu’à quatre (et peut-être cinq) listes capables de se maintenir au second tour. La question des alliances d’entre-deux tours peut alors largement changer la donne, en vue du résultat final.
Mais parfois, i kouv ti kok, i sort ti kanar… Et on a déjà vu les limites de certaines fusions fondées sur de simples logiques arithmétiques : personne n’est propriétaire de ses voix et, dans ce domaine, 1 + 1 ne fait pas toujours 2 …






